Changer le monde commence par se changer soi-même?

La crise environnementale (pollution, dérèglement climatique, chute de la biodiversité,…) que l’on connait actuellement, plus personne ou presque ne saurait la nier. Il existe également une crise humaine et une crise de civilisation dont on entend moins parler mais qui semble pourtant fondamentale. En effet, notre sentiment d’impuissance ou notre incapacité à faire face aux défis actuels puise peut être ces racines dans des mécanismes psychologiques, sociologiques, anthropologique sur lesquels on travaille peu.

Même sans être un militant ou très politisé, nous sommes tous au courant de la « cause écologique » grâce aux médias, aux discours de scientifiques, de politiques ou même à travers une expérience personnelle (inondations, vagues de chaleurs,…). Mais presque personne n’envisage que l’espèce humaine est aussi mal en point que notre planète! Bien sur, nous nous rendons bien compte de la dureté des conditions d’existence, de la montée des solitudes, du chacun pour soi, du découragement face à la vie politique,… « Mais de là à conclure que notre humanité serait en péril tout autant que notre Terre, l’idée risque fort de paraître aberrante ». Lucien Sève

Et pourtant, nous nous dirigeons doucement vers un monde ou les échanges, les relations humaines se durcissent, se délitent. Par exemple, dans le monde du travail, il y’a une systématique mise en concurrence des salariés, l’éradication souhaité du syndicalisme, la pédagogie du « apprenez à vous vendre » et du « devenez un tueur », le management d’entreprise par la terreur, la difficulté à produire un travail gratifiant de qualité,…Ce constat peut s’appliquer à nos relations de couples, familiales, amicales. Cette déshumanisation des rapports semblent peu analysé et peu pris en compte.

Nous entendons souvent la question: Quelle Terre laisserons nous à nos enfants? Mais en parallèle, il est tout aussi important de se demander: Quels enfants laisserons nous à notre planète? De plus en plus de penseurs estiment qu’une véritable transition ne passera pas uniquement par un changement des structures économiques, politiques et sociales mais aussi et surtout par un changement de l’être humain lui même.

Quel humanité voulons nous être? C’est une question qui nécessite d’être traité en profondeur pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, et comme j’ai commencé à l’évoquer ci dessus, il y’a une marchandisation généralisée de l’humain. La force humaine de travail est devenu une marchandise, cela chosifie les personnes. Tout les pans de la société doivent être une source de profit (santé, sport, enseignement, recherche, création, loisir, information,…).

Une autre tendance en cours est la dévaluation tendancielle de toutes les valeurs. Kant l’a établi en matière morale : reconnaître à l’être humain une dignité, c’est poser qu’il est « sans prix ». Or, la recherche de rentabilité perpétuelle entraîne la disparition du gratuit, du désintéressé, de l’inestimable. Désormais, même les organes humains s’achètent. Dans nos villes modernes, la misère côtoie la grande richesse sans que personne ne s’en émeuve. Cette liquidation des valeurs est au moins aussi grave que la fonte des glaces polaires! En effet, ce sont nos valeurs et impératifs moraux qui nous invitent dans l’engagement citoyen. Si les notions de justice, d’empathie, de solidarité,…tendent à s’effacer, l’engagement volontaire citoyen va devenir de plus en plus rare.

On observe également une perte de sens généralisée. Le système capitaliste qui, pendant un certains temps, à permis de faire progresser une partie de l’humanité à perdu ce rôle. La financiarisation de l’économie n’a plus comme objectif que l’enrichissement sans fin de quelques uns. L’impérieuse nécessité d’une rentabilité a deux chiffres et le court termisme dans tous les domaines aggravent cette perte de sens ou l’humain n’a plus sa place.

« Que tant de femmes et d’hommes ne se représentent plus bien comment est agencé notre monde et quelle place est la leur, c’est là un recul mental d’effet catastrophique. » Lucien Sève

Enfin, il faut ajouter la proscription systématique des alternatives. Malgré le sentiment généralisé que ce monde ne tourne plus rond, il semble y avoir une résignation à pouvoir faire évoluer les choses si ce n’est dans le sens du pire. Et il faut bien admettre qu’il est difficile d’être optimiste quant on voit que la grave crise financière de 2008 n’a rien changé de notable au système. La perte d’une conscience de classe et l’individualisme ambiant ne facilitant pas les choses. Une économie verte ou le développement durable sont largement insuffisant car au delà de notre façon de consommer, ce sont les rapports de production et les rapports entre les êtres humains qui sont à réinventer en profondeur.

« Nous obéissons tous, à titre individuel, à des ordres non explicites. Ils sont pourtant bel et bien véhiculés, mais non-dits. Et nous nous en imprégnons via l’éducation, les médias et le système politique. Il est pratiquement impossible d’y échapper. […] Chaque membre de la société adopte une attitude consentante à condition de recevoir des compensations suffisantes sur le plan de la reconnaissance, de la sécurité matérielle, ou encore de l’accès à certains agréments ». Claire De Brabander

manipulation

La situation du genre humain peut paraître sombre. Mais pour sortir de cette misère psychique et morale et éviter le sentiment d’impuissance, il est nécessaire de favoriser l’échange d’information et démontrer qu’il existe des expériences de changements. Des exemples encourageant comme le mouvement zapatiste au Mexique, les indignés en Europe, Occupy Wall street ou la ZAD de Notre Dame des Landes sont peut être les prémisses de formes novatrices d’initiatives et d’organisation.

Il est évident que se changer soi même est un processus long et difficile. Il faut savoir arbitrer et gérer notre temps libre. Les sollicitations toujours plus nombreuses (loisirs, services,…) et la nécessite de réussite scolaire, professionnelle ne facilite pas toujours cette tache. Il est plus facile dans un premier temps d’adopter une stratégie d’évitement, « c’est trop cher, je n’ai pas les moyens, je n’ai pas assez d’information, ce n’est pas de ma responsabilité mais de ceux qui ont les moyens,… ». Pour dépasser cela, il faut que nous retrouvions confiance en nos capacités d’actions. Cela peut passer par l’éducation populaire, pour que chacun prenne conscience de sa capacité d’agir à son échelle. Il faut selon les termes de l’économiste Serge Latouche « décoloniser notre imaginaire » qui ne voit que par le prisme économique et la croissance. Et cela, afin de commencer par voir les choses autrement pour qu’elles puissent devenir différentes, pour être capable de concevoir des solutions vraiment originales et novatrices.

Ce changement des mentalités est crucial comme l’exprime Christian Arnsperger, « Souvent la critique du capitalisme passe par des idées tout de suite politiques : il faut changer les règles du système, il faut… très bien, mais les règles du système ne seront pas endossées par les gens s’il n’y a pas un changement des mentalités. Je pense qu’il faut un changement vraiment radical de vision, de compréhension de ce qui nous fait participer à ce système ».

Il est important de se regarder dans une glace, faire une autocritique de sa complicité avec le système. Car derrière la liberté de « faire ce qui nous plaît« , se cache un emprisonnement de la pensée, de la conscience, et de toutes nos valeurs morales : ce qui rend presque infaillible notre obéissance au système. « La difficulté de nous en libérer vient du fait que nous avons intériorisé, et assimilé la logique du système, au point qu’elle fait partie de nous-mêmes ». Claire De Brabander

Ce changement de nos mœurs ne doit pas être vécu sur le mode de la contrainte ou de la culpabilité mais dans l’objectif de voir apparaître une conscience citoyenne qui vient de nous mêmes. L’imposition politique par le haut de contraintes ne fonctionne pas (voir le mouvement des bonnets rouges en Bretagne) si il n’y a pas eu un éveil des consciences en amont.

vache64

Je donnerais dans un prochain article des détails  concernant les multiples pistes qu’ils existent pour une « insurrection des consciences » et redonner du sens à nos vies et à notre vie en société.

« Vous ne direz pas que je me fais une trop haute idée du temps présent, et si malgré tout je ne désespère pas de lui, c’est que sa situation désespérée est précisément ce qui m’emplit d’espoir. » Karl Marx, 1843

PS: La source d’inspiration principale de cet article provient du texte de Lucien Sève publié dans le Monde Diplomatique en novembre 2011: http://www.monde-diplomatique.fr/2011/11/SEVE/46912

Conférence de Bernard Stiegler – « veux tu être mon ami? »

Vidéo

Bernard Stiegler est un philosophe Français, il est également président du groupe de réflexion philosophique « Ars Industrialis », cette association propose de développer une réflexion critique sur les « technologies de l’esprit » (industries de l’informatique et des télécommunications, notamment) et à interroger les impératifs économiques qui les sous-tendent.

Dans cette conférence, il aborde la manière dont notre système économique et social renforcé aujourd’hui par les réseaux sociaux sont destructeur du lien intergénérationnel qui est pourtant indispensable aux sociétés humaines. Il explique comment l’industrie culturelle à travers les voies de communication qui se sont multipliés depuis la seconde moitié du 20e siècle ont entraîné un désaprentissage de la vie sociale.

Cette présentation permet notamment de comprendre comment la société consumériste et le marketing façonnent nos pulsions et nos désir d’achats. Selon lui nous avons une relation qui s’apparente à de la toxicomanie avec les réseaux sociaux (TV, Facebook,…) Mais aussi pourquoi les individus ont de plus en plus de difficulté d’attention et en particulier pourquoi l’école n’arrive plus à capter l’attention des élèves.

En conclusion, il nous invite, en tant que citoyen, à se tourner vers la puissance publique afin de reconstruire tous ensemble du lien et une meilleure transmission intergénérationnelle.