Sortir de nos prisons mentales avec l’éducation populaire

Et si en tant qu’être humain on prenait en main notre destinée, en commençant par ne plus se laisser formater en pratiquant collectivement « l’auto-défense intellectuel »?

S’il y a un objet sur lequel tout le monde s’accorde de nos jours, c’est bien l’importance de l’éducation, enjeu crucial pour préparer l’avenir. Et quand on évoque ce sujet, on s’en tient souvent à la scolarité. Comment améliorer le système éducatif, dans quels objectifs pourquoi l’école reproduit les inégalités sociales? Chacun à son mot à dire sur ces questions et il faut bien l’avouer le chantier est immense. Mais je souhaite dans cet article changer d’échelle et aborder la question de l’instruction de façon plus générale.

Tout d’abord, il me semble important de rappeler 3 faits cruciaux de notre époque:

– Le désintérêt que nous pouvons éprouver face au système politique et qui se reflète par un nombre grandissant de citoyen qui ne souhaite plus voter.

– La montée des extrémismes politiques et religieux.

– Et enfin, je rajouterais la futilité voir la puérilité des messages qui nous sont assénés à longueur de journée par les écrans et les médias et qui nous anesthésient l’esprit à petit feux.

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Aujourd’hui, force est de constater que la scolarité ne suffit pas pour limiter cette dynamique dangereuse. D’où l’intérêt de se pencher sur l’éducation populaire politique. Il est urgent de reconsidérer l’idée fondamentale du vivre et du réfléchir ensemble sous peine de retomber dans les travers du communautarisme et du fascisme.

De nombreuses questions peuvent émerger à l’évocation de ce concept: Qu’est ce que l’éducation populaire politique? Quel type d’être humain voulons nous former? Qui détient l’autorité d’éduquer? Éduque t’on pour faire des bon employés ou des gens libres, capable de penser par eux mêmes? Qui fixe l’utilité ou l’inutilité des savoirs? Où peut-on s’éduquer, combien de temps, à quel prix?

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Le concept de l’éducation populaire fut clairement énoncé au moment de la Révolution Française. En 1792, le député du Tiers état, Condorcet défend une vision de l’instruction qui ne devrait pas « abandonner les individus au moment où ils sortent des écoles », mais « embrasser le système tout entier des connaissances humaines et assurer aux hommes, dans tous les âges de la vie, la facilité de conserver leurs connaissances et d’en acquérir de nouvelles ». 

On peut le résumer comme un courant d’idée qui milite pour une diffusion de la connaissance (académique et populaire), en dehors des structures d’enseignements institutionnels. Sous un angle plus militant, on peut l’envisager comme une volonté de rendre lisibles aux yeux du plus grand nombre les rapports de domination, les antagonismes sociaux, les rouages de l’exploitation.

C’est donc un courant de pensée ancien qui malgré diverses tentatives de mises en application, n’a pas germé et essaimé comme on aurait pu l’espérer. Pour Franck Lepage, c’est notamment parce que les «institutions construites après-guerre sur une revendication d’éducation populaire ont viré à l’animation socioculturelle». Mais on observe depuis quelques temps un renouveau de l’éducation populaire avec notamment des organismes tels que ATTAC, le DAL (droit au logement), les conférences gesticulés, les universités populaires, les petits débrouillards…

« Personne n’éduque personne, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde »

Paolo Freire, Pédagogie des opprimés

L’objectif principal est de faire circuler la pensée critique, de partager savoir et savoir faire entre citoyens pour des actions collectives. Faire naître des questionnements et des doutes sur l’état des choses tel qu’on nous le présente souvent comme immuable.  Un des points communs de toutes ces pratiques est de prendre en compte la parole de chacun, favoriser une éducation de tous par tous en valorisant les savoirs de chaque individu. 

On peut évoquer un second objectif pour l’éducation populaire politique qui va être de chercher à développer la conscience d’appartenir à une société, et la conscience d’avoir une responsabilité politique au sein de cette société. L’idée est de participer à faire émerger des citoyens autonomes, des acteurs actifs de la transformation sociale. Reprendre confiance dans notre puissance d’agir individuellement ou collectivement est crucial (atelier/conférence sur l’autogestion par exemple). 

Enfin un troisième enjeu est d’éduquer à la coopération, développer nos capacités à vivre en société pour se projeter ensemble dans le futur. L’apprentissage de la coopération implique des contraintes, c’est difficile, il faut faire tourner les taches et les rôles.  Mais c’est le seul moyen de s’extirper de l’individualisme ambiant. 

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Il est évident que toutes ces démarches doivent être mises en place dès l’école mais doivent également se poursuivre tout au long de nos vies d’adultes. Par ailleurs, les thématiques et la mise en pratique de l’éducation populaire politique sont multiples, variés et ne demandent qu’à être explorés (voir par exemple les conférences théâtralisés pédagogiques et drôle de la SCOP le Pavé – http://www.scoplepave.org). Toute la richesse de ces démarches est de pouvoir se diffuser à travers de multiples canaux de diffusion (théâtre, musique, atelier théorique et pratique, conférence, graffiti,…)

Ci dessous, les trois formes de développement de l’éducation populaire selon le blog de Adeline de Lépinay – http://www.education-populaire.fr

« Sans le pouvoir » – il s’agit de mener des expériences alternatives en dehors du système dominant. C’est ce que font celles et ceux qui développent des alternatives : AMAP, presse libre, écoles alternatives, autoconstruction, etc. Le risque de ces expériences est leur dépolitisation, leur existence « pour elles-mêmes », hors projet de transformation globale de la société.

« Contre le pouvoir » – il s’agit de se positionner en opposition avec le système en place, de le dénoncer et de le remettre en cause (et souvent, c’est violent). C’est là aussi une part de l’éducation populaire et de l’action politique. Les mouvements ZADistes ou les Indignés relèvent de cette démarche.

« Avec le pouvoir » – il s’agit d’ouvrir des espaces de subversion au sein du système en place. C’est ce que peuvent par exemple faire aujourd’hui, à force de patience et d’opiniâtreté, les professionnels de l’éducation populaire qui travaillent dans les structures associatives institutionnalisées dites d’éducation populaire.

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La réorientation progressive de notre système socio-économique vers un monde plus humain passe nécessairement par un changement de conscience de chacun d’entre nous. Mais aussi par la mise en lien d’initiatives locales alternatives, par l’échange de savoirs politiques, par le développement de la créativité. Et enfin par une réappropriation de la part des citoyens des sujets de société qui font notre quotidien (habitat, énergie, éducation, alimentation, santé, spiritualité,…).

Pour conclure, il me parait indispensable de rappeler que toute éducation est politique. En matière d’éducation, la neutralité n’existe pas. L’avenir de nos démocraties passe, à mes yeux, par l’exercice politique au quotidien du plus grand nombre. L’actualité rend de plus en plus urgent les réflexions, les échanges et la mobilisation de l’intelligence collective face aux graves enjeux de sociétés auxquels nous sommes confrontés.

« Toute conscience qui s’éveille et agit à déjà triomphé de la fatalité »

Pierre Rabhi

Ci dessous une liste non exhaustive des sites ressources en éducation populaire: 

– Le Pavé (Bretagne) : http://www.scoplepave.org
– L’Engrenage (Tours) : http://lengrenage.blogspot.fr
– L’Orage (Grenoble) : http://www.scoplorage.org
– Vent debout (Toulouse) : http://www.vent-debout.org

– http://www.recit.net

– http://www.lespetitsdebrouillards.org/

– http://www.underconstruction.fr/

– http://pouvoirdagir.fr

– http://www.reseaucrefad.org

– http://collectiflieuxcommuns.fr

– http://www.mille-et-une-vagues.org/ocr

– ATD Quart-Monde

– Peuple et Culture

– La fédération Léo Lagrange

– Le CNAJEP

– Le Secours populaire français

– ATTAC

Baptiste Sureau

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