Faire germer le champ des possibles!

La plus ancienne photographie de la Terre vue de l’espace date de 1966. Depuis cette époque nous pouvons prendre conscience de la beauté et en même temps de la finitude de la planète Terre.

photo planète Terre

Notre modèle économique, basé sur la croissance et nos modes de vie énergivores, est aujourd’hui clairement identifié comme prédateur pour le système écologique qui nous permet de vivre. Et puis même pour sortir du chômage de masse, il faut renoncer à compter sur la croissance. Cela fait trente ans qu’on s’y essaye sans succès, et la croissance ne cesse de s’amenuiser. Et pourtant les élites politiques et économiques s’obstinent à poursuivre sur la même voie.

Notre modèle de société occidental est fini, il est dans une impasse. Il subsiste pour l’instant, sous perfusion, grâce à l’exploitation forcené des énergies fossiles, des métaux rares et de millions de travailleurs. Il est clair qu’il va finir à courte échéance et ça dépend de nous de savoir si il va finir dans des explosions sociales et le chaos, ou de façon plus noble et raisonnable.

Récemment des concepts tels que la simplicité volontaire, la décroissance, la sobriété heureuse,…sont parvenus jusqu’aux oreilles du grand public. Elles sont bien bien souvent remplis d’à priori, d’idée reçues et de préjugés. Cependant leurs importance et leur diffusion ne se dément pas. A mes yeux, peu importe le terme utilisé et les querelles de spécialistes autour de ces concepts, l’important est d’y voir le champ des possibles immense qui s’ouvre à nous. Ces concepts aujourd’hui bien théorisé par des scientifiques tels que Nicholas Georgescu Roegen, Ivan Illich, Serge Latouche, Pierre Rabhi,…sont rendus vivants par des citoyens de plus en plus nombreux qui façonnent les alternatives de demain. C’est un motif d’espoir extrêmement important car la société civile, si on lui en laisse l’opportunité, peut être très créatrice.

Pendant des millénaires l‘Humanité à survécu et s’est même développé  en manquant de tout et risque aujourd’hui de disparaître dans l’abondance la plus totale! C’est un paradoxe dont il faut tirer les conclusions le plus rapidement possible.  Notre modèle de société basé sur l’accumulation est morbide et aliénante. Avec l’humanitaire et les ONG qui se développent de façon toujours plus importante, nous sommes dans le modèle du pompier pyromane.  Nous avons l’humanitaire qui est un palliatif à notre manque d’humanisme. Même si dans les situations d’urgences, il est indispensable et constitue un bel exemple de la générosité et de l’amour que les Hommes peuvent avoir. 

Montrer les coûts humains et écologiques réels de notre consommation est un moyen, non pas de culpabiliser, mais de prendre conscience que notre sacro sainte liberté d’acheter, de voyager,…nous mène à notre perte et nous amène bien souvent qu’un bonheur limité et artificiel. « La joie ne s’achète pas, il faut la construire » Pierre Rabhi. 

L’idée est de développer la responsabilité individuelle et collective. Nous sommes sur une planète limité, il faut dont s’éduquer dès le plus jeune âge à l’auto-limitation et cela doit imprégner toutes les structures de nos sociétés. L’idée n’est pas de retourner à la bougie bien entendu mais de nous orienter vers un style de vie qui « accorde aux choses matérielles leur place propre et légitime, c’est-à-dire la seconde place et non la première » Ernst Friedrich Shumacher. L’enjeu n’est pas de fuir le plaisir ou la satisfaction ou de créer de la frustration mais de s’épanouir pleinement sans passer par les voies de la société de consommation. Un changement de paradigme est nécessaire, il faut changer radicalement sa vision de la réalité car le modèle n’est pas aménageable. Se mettre sur la voie du changement le plus vite possible est essentiel – il faut retrouver de la diversité culturelle, social, économique,…

Par ailleurs, les alternatives doivent être accompagnés d’un changement de conscience individuelle et collective. C’est un point crucial car comme le dit Pierre Rabhi, « on peut manger bio, se chauffer aux panneaux solaires, se déplacer en vélo,…et exploiter son voisin ». Nos sociétés créent de l’insatisfaction artificielle, il nous faut donc combler un vide  et cela doit bien entendu passer par la consommation. Mais c’est un « puit sans fond si l’on ne travaille pas sur notre interiorité » et sur ce qui nous est vraiment nécessaire dans la vie.

Par ailleurs, pour accompagner la mise en place d’alternatives dans tous les domaines, il peut être intéressant de s’appuyer sur deux démarches qui serviront de détonateur:

– La réduction et le partage du temps de travail

– Mise en place d’un revenu inconditionnel d’existence ou revenu de base

Cela permet de nous libérer du travail contraint pour participer à la transformation de la société. Selon un nombre croissant de scientifiques, c’est une question de volonté politique et non pas d’ordre comptable. Je renvoie sur ce point au reportage sur le revenu de base qui donne des explications sur la manière de financer un tel projet.

Pour Vincent Liegey, porte parole du parti pour la décroissance,  » La première décroissance à réaliser est celle des inégalités. Les études sur les indicateurs subjectifs de bien-être montrent que le plus important n’est pas le niveau de confort matériel en lui-même mais le niveau des inégalités : plus les inégalités sont fortes, plus le sentiment de mal-être sera fort. Aller vers des sociétés matériellement frugales, écologiquement soutenables, cela ne veut pas dire revenir à la bougie. L’enjeu est de revenir à une société beaucoup plus simple, à un autre type de confort matériel, sans remettre en question les avancées de la société actuelle. Retrouver aussi ce qui a été détruit : convivialité, solidarité, générosité ou encore le « buen vivir », ce concept de la « vie bonne » développé en Amérique latine. »

J’aime à imaginer le monde de demain et ses différentes communautés comme de gigantesques auberges espagnol, ou chacun apportera ses expériences, son vécu, ou les concessions seront nécessaires mais ou la joie apporté par le vivre ensemble dépassera l’égoïsme de chacun. Je suis persuadé que la complémentarité vaut mieux que la compétition et la concurrence. Et pour favoriser cela, l’éducation qui joue un rôle crucial doit revoir en profondeur ses méthodes d’enseignements.  Ces concepts et mouvements sont une invitation à aller plus loin dans les questionnements et à ouvrir des possibles pour sortir de la croissance. De nombreuses personnes ne se définissent pas comme décroissants mais partagent un certain nombre de valeurs, et tentent dans leur quotidien d’avoir un autre rapport à la consommation, au travail, un autre rythme de vie. Relier les initiatives et les citoyens qui ont décidé de construire autre chose, comme peut le faire en France le « Mouvement des Colibris » ou les « Artisans du changement » au Québec est un premier pas important.limite_ecologique

Chacun de nous peut inventer le monde de demain et une civilisation plus humaine. Cela passe par des mesures concrètes mais doit impérativement être accompagné par un renouvellement philosophique et un changement en profondeur de notre rapport à notre environnement naturel et social. Cela commence par se changer soi même. Le dilemme actuel est que ces processus demande du temps et que nous en avons de moins en moins. 

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Pourquoi le capitalisme est un totalitarisme?

Cette émission à grandement contribué à ma compréhension du monde qui nous entoure et bien qu’il faille lutter pour tout saisir, je vous invite vivement à la regarder! Ci dessous un résumé de ce que j’ai pu en retirer.

Frédéric Lordon est économiste. Il est directeur de recherche au CNRS et chercheur au Centre de sociologie européenne. Il est également membre des économistes atterrés et publie régulièrement des articles dans les colonnes du Monde Diplomatique.

Il présente dans cette émission un de ces derniers  livre intitulé « Capitalisme, désir et servitude – Marx et Spinoza« . Son éloquence remarquable est essentiel  quand il s’agit d’aborder des sujets complexe comme les rouages du système capitaliste ou la notion de libre arbitre. Même si par moment on peut parfois se sentir noyé par les multiples concepts et sujets abordés.

Dans ce livre, il présente et dénonce les rapports de domination dans la société capitaliste. L’enjeu principal est le dépassement du capitalisme et ce livre vise non pas à proposer un nouveau modèle « clé en main » mais évoque plutôt les obstacles qui font barrages à l’apparition d’une société plus humaine. Dans cette analyse, faire appel à Marx parait assez logique, même si il évoque ouvertement les limites du marxisme et la lutte des classes. Mais la nouveauté ici est d’évoquer Spinoza et d’utiliser des concepts philosophique dans l’analyse de notre système économique. C’est au premier abord déroutant mais quand on suit le fil directeur de sa pensée, le fait de compléter Marx par Spinoza me parait pertinent.

Dans la première partie de cet entretien, l’échange tourne principalement autour de la manière dont s’est construit ce livre. C’est un ouvrage universitaire, destiné à des universitaires et donc relativement difficile d’accès mais Frédéric Lordon assume et justifie de manière brillante l’aspect aride de cette lecture. On comprend mieux les différentes étapes et les enjeux qui entourent la recherche universitaire. La neutralité et la soi disant objectivité des sciences économiques est également remis en cause. Selon Frédéric Lordon, les sciences sociales dans leur ensemble partent de présupposés qui ont d’emblée un caractère politique et engagé.

Ce n’est qu’a partir de la 30′ min qu’on entre dans le cœur du sujet.

« Le désir est l’essence de l’homme » – Spinoza. Nous sommes selon ce dernier, soumis à nos passions, à nos désirs, à nos craintes – C’est la servitude passionnelle. Pour lui, il n’y a pas de libre arbitre. Si l’on part de cette hypothèse, il faut revoir notre manière de penser en profondeur car la croyance dans le libre arbitre est à la base de notre société. C’est une certitude fondamentale de notre société individualiste. »Les hommes se trompent en ce qu’ils se croient libres, cette opinion consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs désirs, et ignorants des causes qui les déterminent. » – Spinoza

Or selon Lordon, le projet néolibéral joue sur ces désirs, ces craintes et ambitionnent que nos désirs les plus intimes rejoignent le désir maître. Il a pour but de faire en sorte que nos désirs deviennent conformes aux désirs du Capital. Et lorsque l’imaginaire collectif est fabriqué de façon consciente par certains groupes dans le sens de leurs intérêts, de leurs désir cela peut devenir très dangereux. Le capitalisme justement à un caractère totalitaire car il à cette intention là, de remodeler nos imaginaires, nos désirs et nos affects. Le capitalisme est un totalitarisme car c’est une entreprise de subordination des âmes qui vient nous chercher jusque dans notre for intérieur. Le salarié doit aujourd’hui s’investir « corps et âmes » dans son entreprise et progressivement il y’a alignement de ses désir sur le désir maître.  Le capitalisme vise à fabriquer des hommes désirant produire, content de produire, heureux de son sort salarial. Et si le mécontentement est le moteur de l’histoire, faire de nous des salariés satisfaits de notre sort et de notre asservissement est le meilleur moyen de maintenir ce système en place.

Le rapport salarial est un rapport d’enrôlement et la première cause de l’alignement du désir des salariés sur le désir capitaliste est la nécessité de se nourrir, se loger, se vêtir. L’argent dans notre système est nécessaire pour combler ces besoins de base et c’est l’employeur, et au dessus de lui les banques, qui la fournit pour une majorité de personne. Cet alignement pour continuer d’être accepté doit engendrer des affects joyeux, et c’est passé dans un premier temps par la consommation de masse. Aujourd’hui, Le néolibéralisme à réenchanter le travail en affects joyeux, en développant chez les salariés l’amour de la situation de travail, il est nécessaire de se réaliser au travail. Cela peut être positif au premier abord mais il est aussi possible que nous devenions anesthésié dans le salariat « content » et qu’il n’y est pas de lutte pour aller à l’encontre du désir maître. L’aliénation persiste dans le sens ou il y’a réduction de notre puissance d’agir et de notre désir.

« Mais si nous sommes aliénés dans tous nos faits et gestes, il y’a une différence fondamentale qui se situe dans le sens ou certaines aliénations engendrent des affects tristes et d’autres joyeux. Il y’a des engagements joyeux et des engagements tristes, ce qui fait comme même d’énormes différences! L’idée est que nos asservissements, bien qu’on ne puisse s’y soustraire, nous rendent moins triste ».

L’Humanité est mu par ses passions, ses désirs. Or, le désir est par nature violent mais il y’a différent type de violence et la Politique et les utopies sont là pour penser la violence et ses mises en formes les plus vivables à travers le vivre ensemble. « Nous ne sommes pas égaux de nature (puissance d’agir, besoin de reconnaissance,…) donc il n’y aura jamais d’égalité dans la société, mais on peut tout de même viser une égalité politique qui réside dans l’égale participation des Hommes à la vie publique ».

La conclusion de son analyse est que « si l’idée de progrès à un sens, il ne peut être que l’enrichissement de la vie en affects joyeux […] et les conduisent à s’orienter vers le vrai bien: une vie humaine! »